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vendredi 28 septembre 2012

Marxisme et philosophie / Karl Korsch

Ainsi les hommes se sont-ils appliqués de manière pratique à la réalité effective. Si concrète que soit la liberté en elle-même, elle n'en a pas moins été appliquée sous forme non développée, dans son abstraction, à la réalité effective, cela veut dire la détruire. Le fanatisme de la liberté, une fois aux mains du peuple, devient terrible. En Allemagne, le même principe a retenu l'intérêt de la conscience ; mais il a été développé de manière théorique. Nous avons, nous, la tête assaillie et envahie par toutes sortes de bruits, mais la tête allemande préfère garder tranquillement son bonnet de nuit, et opère à l'intérieur d'elle-même. 
 
La vie intellectuelle de la République de Weimar a donné naissance à une forme de marxisme qualifié d'"ouvert". Ce texte fondamental marque en l'occurrence la naissance du marxisme critique. Il eut en 1923 un impact plus considérable encore que Histoire et conscience de classe de Georg Lukács. Il gêna en son temps, tant il ne pouvait être repris ni par les marxistes orthodoxes, ni par les sociaux-démocrates.

Karl Korsch procède à une analyse épistémologique de la théorie marxiste. Et en vient à rejeter toute pensée dogmatique puisqu'il lie intimement la théorie et la praxis, se mettant ainsi en porte-à-faux avec le marxisme orthodoxe qui apparaît en contradiction avec le mouvement historique réel. Pour Joseph Gabel, Marxisme et philosophie pointe du doigt "la cristallisation d’une forme de fausse conscience politique". L'obsession de Korsch : combattre le dogmatisme, pour une désaliénation. En rappelant l'indissociabilité entre conscience sociale et rapports de production, ce texte constitue un instrument pour penser notre époque. 
 
Traduit de l'allemand par Baptiste Dericquebourg, Guillaume Fondu et Jean Quétier. 
 
Editions ALLIA  144 pages. 9,10€

jeudi 20 septembre 2012

Écoute, petit homme ! // Wilhelm Reich

"Ecoute, petit homme ! Ils t'appellent " petit homme " , " homme moyen ", " homme commun " ; ils annoncent qu'un ère nouvelle s'est levée, " l'ère de l'homme moyen " Cela, ce n'est pas toi qui le dis, petit homme ! 

Ce sont eux qui le disent, les vice-présidents de grandes nations, les leaders ouvriers ayant fait carrière, les fils repentis des bourgeois, les hommes d'État et les philosophes. 

Ils te donnent ton avenir mais ne se soucient pas de ton passé. [...] Un médecin, un cordonnier, un technicien, un éducateur doit connaître ses faiblesses s'il veut travailler et gagner sa vie. 

Depuis quelques années, tu as commencé à assumer le gouvernement de la terre. L'avenir de l'humanité dépend donc de tes pensées et de tes actes. 

Mais tes professeurs et tes maîtres ne te disent pas ce que tu penses et ce que tu es réellement ; personne n'ose formuler sur toi la seule critique qui te rendrait capable de prendre en main ta propre destinée. " 

Payot 160 pages. 6,10€

mercredi 19 septembre 2012

Crédit à mort / Anselm Jappe

La décomposition du capitalisme et ses critiques

La crise mondiale du crédit survenue à l'automne 2008 aurait conforté la théorie marxiste orthodoxe d'une crise tendancielle du capitalisme : ce dernier porterait en germe sa propre faillite. Les tenants de la «critique de la valeur» ne se satisfont pas de cette théorie, pas plus qu'ils ne se réjouissent véritablement de sa récente et apparente vérification. Car ainsi que l'expose ici Anselm Jappe, la question théorique principale doit demeurer celle de l'émancipation sociale. Or, jusqu'à preuve du contraire, la crise financière mondiale n'a nullement contribué à son progrès.

Le présent volume réunit les récents travaux de recherche menés par Anselm Jappe. Revus et enrichis pour la présente édition, ils constituent à la fois une première approche de la théorie de la valeur et son application à différents objets, chaque texte s'appliquant à exposer ses propres présupposés théoriques.

«La seule chance est celle de sortir du capitalisme industriel et de ses fondements, c'est-à-dire de la marchandise et de son fétichisme, de la valeur, de l'argent, du marché, de l'État, de la concurrence, de la Nation, du patriarcat, du travail et du narcissisme, au lieu de les aménager, de s'en emparer, de les améliorer ou de s'en servir.»


Extrait

Le déclin du capitalisme, devenu une évidence, ne constitue pas toujours la confirmation des critiques que lui ont adressées ses adversaires traditionnels. Au contraire, il semble que les vieux antagonistes s'acheminent enlacés vers les mêmes poubelles de l'histoire. La question de l'émancipation sociale commence à se poser d'une manière nouvelle. Elle doit être repensée. C'est ce que s'est proposé la «critique de la valeur», élaborée à partir des années 1980 par les revues allemandes Krisis et Exit ! et leur auteur principal Robert Kurz, ainsi que par Moishe Postone aux États-Unis. En 2003, j'ai publié Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur, où j'ai tenté de résumer la critique de la valeur pour le public francophone. Ce livre commence avec une analyse des concepts fondamentaux de Marx - la valeur, le travail abstrait, l'argent, la marchandise - pour arriver, par étapes, à des considérations sur l'état actuel du monde et à quelque polémique avec d'autres manières de critiquer le capitalisme contemporain.

Dans les années suivantes, j'ai mis cette théorie à l'épreuve en l'utilisant comme grille de lecture pour mesurer si elle permet mieux que d'autres approches de comprendre le monde comme il va. Crédit à mort réunit dix de mes interventions dans le débat en France, publiées entre 2007 et 2010. Bien que ces textes aient été écrits en différentes occasions, et souvent sur un thème «donné», il se trouve finalement qu'ils tournent tous autour des mêmes sujets, mais sans se répéter trop. Ils peuvent être lus séparément, parce que c'est séparément qu'ils ont été écrits et parce que chacun contient quelques explications sur son arrière-plan théorique, c'est-à-dire la critique de la valeur et du fétichisme de la marchandise. À ce titre, ils constituent également une sorte d'introduction à la critique de la valeur pour ceux qui n'ont pas lu les Aventures de la marchandise ni les autres livres de cette mouvance publiés en français. En effet, chaque texte résume brièvement, selon sa thématique, un aspect différent de la critique de la valeur : la théorie de la crise, la structure de la marchandise, le fétichisme, etc. Il m'a paru préférable de laisser ces résumés à leur place à l'intérieur des articles, plutôt que de les regrouper dans une espèce d'introduction, ce qui aurait à la fois désarticulé les textes, rendu impossibles des lectures séparées et imposé au lecteur une «traversée du désert» conceptuelle préliminaire. Sauf «Le chat et la souris», ils ont été rédigés directement en français, et publiés dans des revues françaises. Tous ont été revus pour cette publication. 
Nouvelles Editions Lignes 254 pages

Note Botanica pour en savoir plus  Critique radicale de la valeur

mardi 18 septembre 2012

AU-DELÀ DE LA DÉMOCRATIE / Gilles Dauvé et Karl Nesic

La démocratie, c'est encore Churchill qui l'a définie le mieux : un moindre mal. 

Si les défauts du parlementarisme n'empêchent pas de s'en accommoder, c'est qu'il incarne l'idéal d'institutions où nous nous retrouverions pour débattre et décider en commun. 

Et si nous commencions par nous demander comment une révolution future développerait une vie et une organisation sociale, le communisme pour ne pas le nommer, sans ces médiations et ces pouvoirs qui aujourd'hui nous écrasent. 

Il s'agira alors d'inventer des façons radicalement différentes de faire, d'être, de vivre.


ISBN : 978-2-296-07556-6 • 2009 • 186 pages




       

Le matérialisme historique / Anton PANNEKOEK


"Le matérialisme de l’explication marxiste de l’histoire ne signifie pas la négation de ces motifs spirituels, mais la réduction de ces motifs à des cause matérielles, aux relations réelles de la société humaine. Nous nommons ces relations réelles, matérielles en ce sens, que nous pouvons les constater objectivement au contraire des idées subjectives ; non dans le sens de matériel opposé à spirituel."

lundi 17 septembre 2012

Le matérialisme / Olivier Bloch

Petit ouvrage synthétique sur une question assez peu à la mode...et pour cause, la seule histoire sérieuse parue aux éditions Syllepse, celle de  Pascal Charbonnat est épuisée. L'ouvrage que voici sera plutôt disponible chez votre bouquiniste lui aussi.  

Le Matérialisme, PUF, "Que sais-je ?", 1995.

 

jeudi 13 septembre 2012

Le Luxembourgisme aujourd’hui / Alain Guillerm

Les événements de Mai 1968 ont réveillé l’intérêt pour la pensée révolutionnaire, et notamment pour ceux de ses courants dont la voix avait été largement étouffée par les partis socialistes et communistes.


Alain Guillerm a alors jugé nécessaire de resituer les apports originaux de Rosa Luxemburg, et l’utilisation qu’ont pu en faire différents courants du mouvement ouvrier. Il fait un rappel des partis ouvriers existants ou nés pendant la vie militante de Rosa Luxemburg, et les différents courants de l’opportunisme qu’elle a combattus.
  
Sommaire

I. Le révisionnisme dans la pensée allemande (E. Bernstein, Max Weber)
II. Le révisionnisme russe (Lénine)
III
. Marxisme contre révisionnisme
IV. La naissance du Parti communiste allemand et la Commune de Berlin
V. Impérialisme, internationalisme et militarisme
VI. Parti et syndicats
VII
. Pouvoir ouvrier contre bureaucratie




On trouvera en annexe La Tragédie russe, l’article de Rosa Luxemburg sur le traité de paix de Brest-Litovsk et ses conséquences.

60 pages Editions Spartacus 5€






Lutte de classe et nation / Anton PANNEKOEK


mercredi 12 septembre 2012

La révolution surréaliste / Louis Janover

Les historiens parlent du surréalisme comme du mouvement littéraire et artistique le plus important du siècle. Mais qui nous dira à quoi ressemblait vraiment la révolution surréaliste ? Que voulait cette poignée d'artistes et d'écrivains qui, non contents de chercher à « tuer l'art », se targuaient d'être des « spécialistes de la révolte » et proclamaient sur la couverture du premier numéro de leur revue : « Il faut aboutir à une nouvelle déclaration des droits de l'homme » ? 

Breton avait placé le Manifeste du surréalisme sous le signe du non-conformisme absolu. Seule une histoire absolument non conforme pouvait restituer l'enjeu de cette révolte hors du commun.

Une postface actualise la réflexion historique en montrant pourquoi le triomphe de l'art surréaliste devait non seulement tuer la révolution surréaliste, mais en effacer la mémoire.

Fayard/Pluriel 283pages.  ISBN 9782012787513

mercredi 5 septembre 2012

Révolution et contre-révolution en Catalogne / Carlos Semprun-Maura

INTRODUCTION de l’auteur 

Région, province ou nation, suivant les idéologies –et les époques– la Catalogne constituait en 1936 une des zones industrielles les plus importantes de la péninsule ibérique. De même qu’au Pays Basque –également zone industrielle importante– le nationalisme en tant qu’expression politique naît ici au XIXe siècle et prend au départ la forme d’une résistance de la bourgeoisie industrielle et commerçante catalane contre la gabegie centralisatrice du pouvoir central et la politique rétrograde des grands propriétaires fonciers.

Ainsi, contrairement à ce qui arrive dans d’autres pays – comme en Irlande, par exemple –, la « colonisation » économique ne s’unit pas en Catalogne à l’oppression politique et culturelle pour donner naissance et alimenter un mouvement nationaliste.

La Catalogne industrielle va, surtout à partir de la fin du xixe siècle – et jusqu’en 1936 – recevoir l’afflux massif de travailleurs originaires de régions pauvres et notamment d’Aragon, de Valence et de Murcie (et globalement désignés sous le vocable méprisant de « Murciens »). De 1910 à 1923, par exemple, la seule ville de Barcelone recevra – et emploiera pour la plupart – 180 000 travailleurs immigrés.

Il s’agit de la classique émigration des campagnes pauvres vers les villes industrielles que connaît tout pays au développement économique inégal, doublé ici, en quelque sorte, d’un exil. Car les Catalans, d’autant plus imbus de leur catalanisme qu’ils ne peuvent pas l’exprimer pleinement, traitent parfois avec un certain mépris ces « sous-développés » arrivant en masse des régions agraires pauvres à la recherche d’un travail. Et, sinon à Barcelone, en tout cas en province, les Catalans ne savent ou ne veulent parler que leur langue, créant ainsi la fameuse barrière du langage. En schématisant, on peut donc dire que la Catalogne riche emploie, exploite et parfois méprise, un sous-prolétariat immigré, tout en étant elle-même et en même temps en butte aux pressions et discriminations culturelles et politiques du pouvoir central. Bien sûr, ceci doit être nuancé : d’abord il n’y a pas une Catalogne et la lutte de classes connaît ici une acuité extraordinaire de la fin du XIXe siècle au début de la guerre civile (1936). Ensuite, nombre de travailleurs immigrés font souche en Catalogne et s’y intègrent plus ou moins facilement, plus ou moins lentement. Mais d’autres immigrants viennent prendre leur place et ceci encore longtemps après la fin de la guerre, maintenant vivaces les problèmes désormais bien connus et mal réglés des travailleurs immigrés (emploi, logement, scolarisation, etc.).

La première expression politique du nationalisme catalan est la Ligue Régionaliste (Lliga regionalista), fondée en 1901 à Barcelone. Au début, la Ligue ne se proposait nullement l’indépendance de la Catalogne, mais comme son nom l’indique, une certaine autonomie pour cette région. Tout en étant un mouvement politique, les activités de la Ligue sont surtout destinées à promouvoir le développement économique et culturel de la Catalogne, sorte de « club » d’investissements et de rayonnement de la culture et de la langue catalanes (fondant l’Institut d’études catalanes en 1907, notamment). C’est un parti de notables, ayant à sa tête Prat de la Riba, président de la Diputacíon provincial de Barcelone et Francisco Cambo, député pour la Catalogne aux Cortes de Madrid. « Efficaces et bons administrateurs », dit-on, ils jouèrent un rôle dans le développement économique et culturel de la Catalogne au début du siècle. La Lliga considérait que la Catalogne constituait un exemple de « modernité » pour le reste de l’Espagne, encore trop moyenâgeuse à son goût. Mais c’est en Espagne que les capitalistes catalans vendaient l’essentiel de leur production et cela crée des liens qu’il ne faut pas rompre.

La violence des luttes sociales en Catalogne – où, du début du siècle à 1936, il n’y a pratiquement pas d’année sans grève générale débouchant sur des affrontements armés avec la police et souvent l’armée – va faire de plus en plus de la Ligue, parti politiquement conservateur, l’allié presque inconditionnel du pouvoir central contre « ses » ouvriers. Et c’est un autre mouvement, plus populaire, fortement teinté de radicalisme, La Esquerra catalana (la Gauche catalane) qui va prendre la relève de la Ligue et imprimer au mouvement nationaliste en Catalogne non seulement un caractère plus populaire (« petit-bourgeois », dans le jargon marxiste-léniniste) mais aussi un autonomisme bien plus affirmé où la « tentation » de l’indépendance est présente, encore que jamais totalement assumée, ni, bien sûr, menée à son terme. D’autres mouvements nationalistes vont naître, dont l’Estat Català, mouvement ultra-nationaliste, dont certains chefs exprimeront leur admiration pour Mussolini, comme nous le verrons au cours des chapitres suivants, mais c’est bien l’Esquerra qui constitue le principal parti à la fois radical et nationaliste catalan. Malgré des fortunes diverses, quelques victoires partielles et nombre d’échecs, la Catalogne ne va véritablement accéder à une certaine autonomie que sous la république qui va concéder le « statut catalan » en 1932.
Lors de la proclamation de la république espagnole, en 1931, le colonel Maciá président de l’Esquerra apparut à la foule à un balcon de la place Saint-Georges à Barcelone, accompagné de son adjoint – et successeur après sa mort – Lluis Companys, et ils proclamèrent, aux applaudissements de la foule, la République catalane. Devant le danger de sécession, des hommes politiques républicains – certains catalans – accoururent à Barcelone pour convaincre les leaders de l’Esquerra d’attendre le vote sur ce « statut catalan » et de ne rien faire « d’irréparable ». Les leaders de l’Esquerra acceptèrent et le statut fut effectivement voté.

Ce statut groupait les quatre provinces catalanes sous l’autorité d’un gouvernement autonome, qui prenait le nom de Generalitat, nom donné au Moyen Age aux conseils des villes. En fait, les pouvoirs de ce gouvernement étaient peu étendus, beaucoup moins en tout cas que ce qu’espéraient les nationalistes catalans. Il disposait de pouvoirs limités en matière d’enseignement, de police et d’impôt. L’espagnol et le catalan devenaient toutes deux langues officielles. En plus d’une Assemblée régionale, les Catalans élisaient leurs députés aux Cortes de Madrid. Toute limitée qu’elle fut, cette autonomie sera remise en cause, après la victoire électorale du bloc des droites, ce qui provoquera une tentative d’insurrection nationale, brutalement écrasée par l’armée en octobre 1934 1. C’est le Front populaire, enfin, victorieux aux élections de février 1936, qui rendit son autonomie relative à la Catalogne. Puis ce fut le putsch franquiste et la riposte révolutionnaire, qui prit en Catalogne des aspects spécifiques, méritant, me semble-t-il, une analyse particulière, analyse tentée dans ce livre.
L’industrie catalane est dominée par le textile. Certes, des industries métallurgiques, électriques, chimiques, etc., s’implantent et se développent en Catalogne dès la fin du xixe siècle et lors du boom économique espagnol qui se produit pendant et à cause de la guerre de 1914-18. Mais le textile constitue l’épine dorsale de l’économie catalane et sa principale ressource à l’exportation. Le textile va suivre les aléas de l’économie espagnole dans son ensemble, subissant avec la perte des colonies à la fin du XIXe siècle (Cuba, Philippines, etc.) une crise assez grave, car il perdait son monopole de fait sur les marchés d’outre-mer. Mais des mesures douanières protectionnistes sont prises par le gouvernement espagnol, de sorte que le textile catalan part allégrement à la conquête du marché espagnol, libre de toute concurrence. L’Espagne étant restée, comme on sait, neutre lors de la guerre de 1914–18 et les industries européennes donnant la priorité à l’effort de guerre, la demande de produits espagnols et notamment catalans s’accroît dans des fortes proportions et l’industrie fonctionne à plein rendement. Des nouvelles usines et ateliers peuplent la Catalogne non seulement dans le textile ; car c’est à cette époque que sont créées des industries électromécaniques, chimiques, etc., souvent avec l’aide du capital étranger. Un certain effort de modernisation est réalisé, mais il ne faut rien exagérer et, lorsqu’en 1936 les ouvriers catalans vont se saisir de 70 % de l’industrie catalane, textile ou pas, l’infinité de petits ateliers de moins de 100 ouvriers qui existaient encore vont leur poser de sérieux problèmes.

La courbe ascendante de l’industrie catalane va connaître sa brisure en 1930, année où les effets de la crise mondiale du capitalisme se font brutalement sentir en Espagne.
De 1930 à 1936, l’Espagne et la Catalogne vont connaître une période d’agitation sociale des plus intenses, ce qui n’est pas peu dire pour qui connaît l’histoire contemporaine de la péninsule. D’abord, la monarchie va être renversée et la république proclamée dans l’enthousiasme populaire. Puis, la république va décevoir les nationalistes catalans en ce qui concerne leur maigre autonomie ; les ouvriers – catalans ou non –, en ce qui concerne leurs revendications spécifiques ; les paysans en ce qui concerne la réforme agraire ; les capitalistes qui n’osent investir en des temps aussi troublés. Les grèves se succèdent, les affrontements sanglants entre fascistes espagnols et organisations ouvrières deviennent quotidiens. Des insurrections éclatent, mais sont écrasées par l’armée, bref, le récit de cette période troublée couvrirait plusieurs livres. Comme un sismographe fébrile, le résultat des élections donne tantôt la victoire à la droite (1934), et la répression s’abat. A peine deux ans après, en février 1936, c’est le triomphe du Front populaire. L’attitude de la CNT n’est pas étrangère à ces oscillations brutales. La grande centrale anarcho-syndicaliste profondément anti-électoraliste (défendant, avant la lettre, le Elections, piège à cons), ayant opté pour l’abstention en 1934, alors qu’elle s’était plus ou moins associée à la campagne électorale victorieuse du Front populaire. De toutes façons, ce n’étaient pas des élections qui pouvaient résoudre les profonds conflits de la société espagnole, comme l’histoire l’a démontré.

Le poids de l’agriculture dans l’Espagne de la première moitié du XXe siècle est très grand, y compris en Catalogne, même si, comme je l’ai dit, l’industrie est ici plus développée qu’ailleurs (exception faite du Pays Basque). La structure agraire en Catalogne, semblable à celle de presque tout le nord de l’Espagne, est essentiellement composée de petites et moyennes propriétés, exploitées soit par des métayers, soit par des paysans propriétaires. On ne connaît pas en Catalogne ces immenses domaines de milliers d’hectares chacun, où peine misérablement l’armée des crève-la-faim que sont les ouvriers agricoles, domaines qui constituaient alors l’essentiel de la structure agraire dans presque toute l’Andalousie, par exemple. Comme on le verra plus loin, dans les pages consacrées aux collectivisations agricoles, la production agricole en Catalogne était assez diversifiée, mais les vignobles en constituaient une part importante, parce que plus rentables pour les paysans. Le métayage dans les vignes avait en Catalogne une particularité héritée du passé. C’est ainsi que les terres revenaient à leur propriétaire – qui pouvait ou non renouveler le contrat de fermage – lorsque les trois quarts d’une vigne plantée sur ses terres venaient à mourir (rabassa morta). Lorsque le phylloxéra ravagea les vignobles catalans, parmi tant d’autres, à la fin du XIXe siècle, obligeant les vignerons catalans à importer une nouvelle espèce d’origine américaine, ceux-ci se heurtèrent à un grave problème. En effet, la nouvelle variété, non seulement exigeait plus de travail, mais vivait moitié moins que l’ancienne, environ vingt-cinq ans au lieu de cinquante. Les métayers catalans non seulement se trouvèrent brusquement face à une catastrophe naturelle, mais virent aussi leurs contrats de fermage réduits de moitié. Cette situation fut la source d’innombrables conflits et créa une certaine cohésion et combativité chez les paysans catalans, surtout les vignerons, cohésion et combativité qui allaient ensuite essayer de s’exprimer dans le puissant syndicat agricole catalan, l’Unió de rabassaires (de rabassa), qui constituait pour l’essentiel la « base de masse » de l’Esquerra.
Je n’essaye ici que de présenter en quelques traits rapides le portrait de la Catalogne en 1936 – laissant de côté tout ce qui concerne son histoire, sa culture, etc. – ; nation à la fois relativement prospère et soumise au centralisme politique de l’Etat espagnol ; ce qui donne une certaine ambiguïté au problème national catalan. La république, en ce domaine, comme dans d’autres, n’a pas réussi à avoir une politique conforme à ses propres intérêts. L’Espagne étant un pays plurinational, il fallait réaliser une solution de type fédéraliste, mais si on bavarda beaucoup sur cette question, rien ne fût fait, sauf quelques concessions au désir d’autonomie catalan et basque.
Pourtant, ce bref aperçu serait incomplet si on ne parlait pas de la classe ouvrière, protagoniste véritable du récit qui va suivre. Or la classe ouvrière catalane était dans son immense majorité gagnée aux idées libertaires. La Catalogne était un bastion de la CNT-FAI. Et chacun sait que les anarchistes et anarcho-syndicalistes espagnols, catalans – ou guatémaltèques – sont farouchement hostiles à l’Etat, à l’idée de nation et en ce qui nous concerne ici, ils étaient concrètement hostiles au nationalisme catalan qu’ils considéraient bourgeois et réactionnaire, comme ils étaient hostiles au centralisme étatique de l’Etat espagnol. Opposés donc à tout centralisme étatique, les anarchistes défendaient le principe d’une Fédération libre de communes et de régions, dépassant concrètement et dans un sens révolutionnaire les problèmes nationaux. Ils étaient internationalistes et opposés à tout chauvinisme quelle que soit la religion patriotique sous laquelle il se déguise. Ce n’était évidemment pas la construction d’un Etat catalan autonome ou indépendant qui était leur objectif, mais la destruction de tous les Etats à commencer par l’Etat espagnol. Ils étaient sans nuances sur ces questions et pourtant ils étaient, comme on dit, populaires. On peut donc affirmer que la grande masse de la classe ouvrière catalane était imperméable aux idées nationalistes, et rêvait et luttait pour une société libre, décentralisée, démocratique et sans frontières.

On a souvent dit pour expliquer ce phénomène qui cadre mal avec les schémas marxistes-léninistes, que ce sont les ouvriers immigrés qui constituaient la majorité des membres de la CNT et que ces ouvriers avaient peut-être des motifs pour être étrangers, sinon hostiles, au nationalisme catalan. Mais cette explication trop simple est fausse. 80 % des ouvriers syndiqués en Catalogne (ce qui représente plusieurs centaines de milliers de travailleurs) étaient membres de la CNT et il est bien évident que tous n’étaient pas immigrés ! Même pas la moitié. D’ailleurs, l’influence des idées libertaires débordait largement le cadre ouvrier. Nombre d’employés, d’artisans, de petits commerçants de paysans et d’intellectuels catalans étaient libertaires. Et pourquoi refuser aux révolutionnaires catalans le droit d’être internationalistes ?

Certes, cela peut sembler étrange de nos jours où tant de soi-disant révolutionnaires n’ont que le mot « patrie » à la bouche et ou on confond si allégrement lutte de classes et « révolution nationale ». Mais, c’est le signe, entre autres, de la profonde dégénérescence du vieux mouvement qu’on appelle encore ouvrier, qu’il aille si souvent tirer ses oripeaux idéologiques du vieil arsenal qui était hier le patrimoine des « révolutionnaires nationaux », autrement dit les nationaux-socialistes.

Ouvrage hélas épuisé mais disponible chez les bouquinistes éditions Les Nuits Rouges ou chez Mame 1974 (ancienne édition) .

lundi 3 septembre 2012

La mémoire des vaincus / Michel Ragon

A la veille de la Première Guerre mondiale, Fred et Flora, deux gamins des rues, battent le pavé de Paris. 

Mais bientôt le destin va les conduire dans le sillage de la célèbre bande à Bonnot, puis vers l'aventure anarchiste.

Mêlant l'histoire au mythe et à l'autobiographie, ce récit romanesque à grand souffle nous entraîne sur les pas de son héros, de la Russie de 1917 à l'Espagne du Front populaire, de la vie ouvrière à la bohème artistique, parmi une foule de personnages obscurs ou illustres, tous animés de cet « increvable esprit de liberté » qui renaîtra en mai 68.

Le Livre de Poche 558 pages.       
ISBN-10: 2253059501            

L'anarchisme : De la doctrine à la pratique / Daniel Guérin

                                                  Une très bonne synthèse chez Gallimard

                                    ISBN-10: 2070324273 228 pages. Suivi de anarchisme et marxisme
                  Bien sûr nous trouvons indigeste le paté d'alouette du Marxisme Libertaire de Guérin.
                                 En ce qui le concerne restons du coté historien et libertaire de la chose.

Le Marxisme / Henri Lefebvre

A lire d'un oeil critique comme une introduction. Simple et facile d'accès.

PUF QUE SAIS-JE / ISBN : 978-2-13-053845-5

L'objet du Blog

Proposer une liste d'ouvrages pour la formation militante et le débat.

Ceci dans une perspective révolutionnaire classiste anticapitaliste et internationaliste, anti-autoritaire.

Nous ne parlerons ici que des ouvrages stimulants et éviterons les marchandises à la mode, le verbiage militant.

Quelques fois les ouvrages seront disponibles en téléchargement au format PDF.

N'hésitez pas à laisser vos commentaires sur les ouvrages.