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lundi 26 septembre 2016

Heil de Gaulle ! / Jean Marie Goulemot - Paul Lidsky

Histoire brève et oubliée du stalinisme en France

Pourquoi a-t-on oublié qu'il a existé un stalinisme français ? Oubli ou occultation ? De la fin de la guerre aux années soixante, le PCF a été le premier parti de France. Il régnait alors sur les élites intellectuelles et artistiques, possédait journaux et maisons d édition et un marxisme sommaire, inspiré par lui, dominait l'enseignement. Il incarnait l'espoir d'une autre société pour les classes populaires. Ce qui explique le regard nostalgique porté, encore aujourd'hui, sur ce parti.

Mais il existe un envers du décor : violence verbale, mensonges délibérés, complicité par omission avec les crimes de l'URSS, procès truqués, arbitraire, excès du culte de la personnalité... c'était ça, aussi, le communisme en France. Le PCF reproduisait, par la langue de bois, la violence et la terreur exercées par les appareils communistes au pouvoir. Il désignait ses adversaires comme autant de nazis, fût-ce le général de Gaulle, affublé dans la presse communiste d'un Heil de Gaulle! 

Tout ceci justifierait en soi un livre, certes. Mais le salubre ouvrage de Jean Marie Goulemot et Paul Lidsky a un mérite supplémentaire. Il montre comment, attisant la haine et le fanatisme, entretenant de faux espoirs par déni d'une réalité dérangeante, ce communisme à la française a imposé des modes de pensée qui perdurent dans notre société, toujours séduite par les slogans de tous les populismes.

VUIBERT 176 pages 17,30€ / ISBN-13: 978-2311001471

Note Botanica: Un ouvrage de mise au point important ou il n'est pas nécessaire de partager la conclusion des auteurs. Il fera aussi méditer les différents groupes qui souhaitent s'organiser sur les possibles conséquences de l'esprit de parti et ses pièges à notre avis inévitables.

vendredi 2 septembre 2016

Tuta blu / Tommaso di Ciaula

"Ce livre n'est pas une étude, une enquête, ni l'exposé d'un intellectuel sur la réalité ouvrière. C'est un témoignage, celui de Tommaso Di Ciaula. 

Ouvrier lui-même, petit-fils de paysans, il vit et travaille près de Bari en Italie du Sud mais là ou ici, n'est-ce pas la même histoire ?, enfile tous les jours son bleu, fait ses huit heures, écrit le soir après l'usine, de toutes ses forces, avec la volonté de "donner la parole à des siècles de silence de la classe ouvrière". 

Dans Tuta Blu, Di Ciaula nous livre avec une franchise extraordinaire le quotidien de sa vie : la crasse de l'usine, les gestes du travail, ses rêves, un dimanche qui n'en finit pas, l'abrutissement, un "casse-couilles" de contremaître, l'ennui et la fatigue surtout les ecchymoses, les plaies, les accidents du travail. Ce que son bleu résume, il le voit du côté du Sud. 

Un Sud campagnard déjà recroquevillé et meurtri, soumis aux lacérations industrielles, mais qui subsiste en lui, revit et l'assaille de souvenirs, d'une foule de sensations violentes et intimes. Tuta Blu est un livre "sudiste" et subversif, poétique et politique, violent et tendre"

Éditions Actes Sud 200 pages

vendredi 26 août 2016

Elle vendait des petits ghettos / Alain Fleig

Elle vendait des petits ghettos
Alain Fleig


Bien sûr l’addition de tous ces mouvements, et même aujourd’hui où tout cela est tellement atomisé que Karl n’y reconnaîtrait pas ses petits, doit être prise en cause. Ça existe. Il y a un véritable mouvement existentiel, un mouvement du “désir”, une émergence de l’individu, comme on a vu qu’il y avait émergence du corps, mais n’allons pas y voir la nouvelle forme du courant “révolutionnaire“, la forme enfin trouvée de l'anti-pouvoir, de l’anti-bureaucratie, de l'anti-capitalisme, la panacée nous sortirait enfin des vieilles luttes anars et des ornières gauchieuses, d’ailleurs les gauchistes se sont empressés de bâfrer tout ce qu’ils pouvaient quitte à en dégueuler, quitte à en crever, preuve que cette soupe était non seulement comestible mais encore excellente pour le système.

Si le “Je“ apparaît, même si brusquement on lui reconnaît le droit de cité, il ne s’agit dans les faits que d’une nouvelle et plus subtile aspiration réformiste, du réformisme new-look qui se drape, ma chère, dans quelques strass situationnistes mal astiqués. Ça n’est pas la réaction contre la misère de la vie quotidienne c’en est au contraire expression la plus achevée, son émergence en tant que signe phallique, son identification en tant que modèle à l'intérieur de l’équivalent général de l'économie politique.


Cela n’exprime que le besoin de renouvellement des vieilles structures devenues inadéquates, de l’antique mouvement gauchiste qui n’est plus capable d’assumer son rôle dans la société bourgeoise. C’est la volonté de changement dans la continuité pour employer une expression à la mode. D’ailleurs toutes les organisations politiques s’épuisent depuis 68 à cavaler derrière cette nouvelle forme de lutte autonome, existentielle, spontanéiste et qui se veut “sauvage”, qui n’est que réactionnelle, pour ne pas dire réactionnaire.

Les léninistes qui ont toujours un train de retard (un wagon plombé sans doute) ne comprennent plus : “Et la stratégie globale alors ? ” Ça a un côté vachement individualiste tout ça, anarchiste même et chacun sait que de l’individualiste au petit-bourgeois il n’y a qu’un pas, un tout petit pas qui en a mené plus d’un en Sibérie. Seulement le collectif anonyme, camarades, ça ne paie plus, les masses elles sont abruties certes mais elles se sont tout de même rendu compte que derrière vos sociétés anonymes il y a toujours des P.-D.G. et ça les masses, ras le bol, faut trouver autre chose, le prolétariat ronfle peut-être mais d’un œil seulement, il faut d’autres chansons pour le bercer.

Luttes individualistes ? Pas vraiment en fait, plutôt dans bien des cas lutte pour l’individu, pour la sauvegarde de l’individu dans une société de plus en plus collective, pour que Dupont soit autre chose que le pion auquel on veut le réduire, simple machine, numéro de Sécurité sociale, matricule, inconnu pour lui-même.

Il est évident que plus le système se concentre, plus le capitalisme se généralise plus il tend à expulser des catégories entières; expulsées en tant que catégories mais aussi expulsés d’eux-mêmes en tant qu’individus. Plus la loi de la valeur et sa hiérarchie s’installent à tous les degrés, virant l’échange symbolique au profit du signe et de la marchandise, plus il rejette ce qui résiste à cette loi. Michel Foucault en a causé dans son Histoire de la folie à l’âge classique c’est-à-dire au seuil du capitalisme, au seuil de la rationalité occidentale et du triomphe de l’idée bourgeoise. Aujourd’hui c’est toute la société qui est devenue lieu d’enfermement, c’est chaque “individu” qui est expulsé de la communauté des hommes au profit de représentations, c’est le corps social, les grands représentants qui bouffent, qui baisent et qui vivent en ton nom, à ta place, ta place à toi, con de spectateur de ta propre misère c’est chaque “dividu” qui est l’objet d’une pseudo-sollicitude et d’une surveillance constante. Partout dans le monde contemporain chacun est enfermé au sein d’un ghetto : usine, école, banlieue, pseudo-contre-culture, asile, hôpital, maison de la culture, fichier de sécurité sociale, chaque groupe humain tend à être dirigé, organisé, animé, le camp est la représentation la plus pure de la société rationalisée où la vie n’est plus que mots (1) *.

A l’intérieur de cette rationalité toute lutte, si elle ne vise pas à l’abolition du code, de ce fameux et irréel principe de réalité est vouée à augmenter l’abstraction à s’intégrer dans le circuit des échanges différenciés de la fonctionnalité binaire (gauche-droite, féminin-masculin, bien-mal, vie-mort etc.).

Chacun aspire à sa petite reconnaissance en tant que valeur en tant qu’élément positif (positivé) et c’est cela la nouveauté. Cela s’est traduit par la prolifération de toutes ces actions sentimentales, fofolles et irrationnelles en apparence que les vieux routiers de la politique coincés au niveau primaire de l’exploitation de la force de travail ne peuvent parvenir à comprendre, même s’ils font semblant d’essayer de récupérer, de rebricoler et de maquiller leurs vieilles théories.

Quoi qu’en pensent les professionnels de la lutte de classe, ces groupes mènent ou ont mené parfois une action efficace. Lorsqu’un de ces groupes exclus du procès même de centralisation, de par sa position sociale (étudiants, femmes, pédés etc., mais aussi prolétaires portugais par exemple), tombe dans une périphérie qui exclut toute pseudo-responsabilité; exclu du jeu c’est la règle même du jeu qu’il tend à remettre en cause et non plus seulement la simple exploitation par le système. Contraints à tenter de réaliser pour eux-mêmes et pour ne pas crever la première étape d’une vie différente, ils se heurtent à toutes les constructions psychologiques du système, en premier lieu au politique.

La rupture parfois s’est faite, on a vu des “grèves sauvages” dépasser, déborder complètement syndicats et gauchistes, on a cru voir certains soirs le prolétariat s’éveiller et rôder vacant, décodé, inquiétant et visionnaire.

Lutte des Noirs, des jeunes, des femmes et des homosexuels ont en commun au départ de n’être pas une simple révolte contre de mauvaises conditions mais bien une remise en cause du code qui fait de la race, du phallus ou de la jeunesse une valeur qui s’inscrit dans la stratégie de la domination sociale.

Mais très vite bien sûr, tout rentre dans l’ordre, l’ordre politique qui récupère systématiquement chacune de ces luttes dans le grand équivalent général du discours sans même que celles-ci aient eu le temps de s’en échapper ou de s’en distraire. Les individus séparés sur le plan de leurs catégories par le système lui-même sont bien évidemment voués à être défaits.

Car la multiplication de ces points de lutte spécifique ne fait en réalité que séparer davantage les uns des autres les aspects négatifs et aliénants de la société. En circonscrivant la lutte sur le terrain politique, chacun dans son domaine particulier, chacune de ces revendications autonomes appelle une solution autonome à son conflit avec le corps social et non la destruction du fonctionnement global de celui-ci. Aucune de ces luttes ne se relie, si ce n’est superficiellement au reste de l’aspiration “irrationnelle“ et surtout chacune refuse le dépassement au sein d’une remise en cause globale de l’économie politique qui a été sacralisée par le marxisme. On ne peut bien évidemment demander à la fois l’amélioration d’un secteur de la société et sa destruction totale.

C’est là que se situe le hiatus entre l’insurrection proprement prolétarienne et la révolte pensée, où la force du système apparaît dans toute sa splendeur, c’est que le mouvement d’émancipation politique à quelque niveau de la société qu’il se trouve ne fait en réalité que renforcer la séparation et le renfermement général : la fascisation du régime.

Toute politique n’est que la politique du pire. Le code social resurgit avec encore plus de violence de tout ce qui semblait vouloir le réduire, la solution politique des contradictions désarme la révolte et laisse le champ libre à l’unification et à l’intériorisation de la répression.


NOTE



1. L’exemple de la Chine est à ce sujet probant, les déportés des camps dits de rééducation sont considérés comme l’élite de la nation et le camp avec sa discipline, son hygiène mentale politique et physique comme le modèle de fonctionnement de l’Etat prolétarien. Voir J. Pasqualini, Prisonnier de Mao, Ed. Gallimard, Paris, 1975.

Extrait de: Lutte de con et piège à classe. Paris Ed Stock, 1977


Note Botanica: Il est toujours possible d'extrapoler....et de trouver aussi de magnifique acronyme !

dimanche 14 août 2016

Protestation devant les libertaires du présent et du futur sur les capitulations de 1980 / Jean-Claude LUTANIE

Je demande à Gérard de te faire parvenir un petit pamphlet très louche (Protestation... sur les capitulations de 1980), qui me paraît devoir être lu avec beaucoup d'attention. 
Guy Debord, lettre à Jaap Kloosterman, 13 juillet 1981



"Jean-Claude Lutanie est entré dans la contestation sociale à Poitiers, d'où il était natif. Membre de la Gauche prolétarienne, il participe à la séquestration du recteur de l'académie de Poitiers en 1971, puis rompt assez rapidement avec la G.P. sur une base situationniste : la critique du militantisme. En 1976, il est exclu de l'Université avec quatre de ses camarades après avoir semé un souk assez mémorable.

Puis, il s'installe à Toulouse où il fréquente les groupes anarchistes plus ou moins informels qui y foisonnent alors. Il ne manque pas de se lier avec les membres des GARI juste libérés, et parmi eux Jean-Marc Rouillan avec lequel il entretiendra une indéfectible amitié, à l'aune de laquelle il faut lire sa Protestation.

Durant les années 1980-1981, il vit de l'air du temps avec quelque réussite.
 
Après un séjour en prison, il quitte la France pour enseigner en Algérie. À son retour il obtient que son casier judiciaire soit blanchi afin de passer le concours de professeur de lettres-histoire en lycée professionnel. Les dernières années de sa vie (jusqu'à sa mort, en décembre 2006) sont marquées par la discrétion et l'attention à cette jeunesse que les médias ne peuvent encadrer.
 
Signalons qu'en 1993, Jean-Claude Lutanie avait fait paraître sous son nom Une lecture paranoïaque-critique de la maison Tellier, texte dans lequel il explore les possibilités du calembour à la manière de Jean-Pierre Brisset. Cet ultime opus témoigne du goût de l'auteur pour la subversion des savoirs et pratiques académiques, et de sa conviction d'une certaine conformité du mot et de la chose.
 
Voici l'homme. Il n'était pas de «ces troupes d'élite qui, après avoir accompli quelque vaillant exploit, sont encore là pour défiler avec leurs décorations, et puis se retournent contre la cause qu'ils avaient défendue ».
 
Protestation devant les libertaires du présent et du futur sur les capitulations de 1980 a paru en 1981 sans autre nom d'auteur que le terme d'« Incontrôlé », sans mention d'éditeur, imprimé sur du papier volé.
 
Sa sortie s'accompagnait d'une affiche aphoristique dont le texte est reproduit à la fin de l'ouvrage.
 
Le titre reprend celui d'un opuscule écrit par un républicain espagnol revendiquant lui aussi le nom d'« Incontrôlé» : Protestation devant les libertaires du présent et du futur sur les capitulations de 1937, paru deux ans plus tôt en France dans une traduction de (Guy Debord et Alice Becker-Ho. Le retournement de ce titre contre Debord, et l'usage même d'un détournement dirigé contre lui donnent une idée de l'intention dialectique du pamphlet et de la colère qu'il pouvait déclencher chez les situationnistes.
 
Protestation est un pamphlet motivé par un réflexe de solidarité avec Jean-Marc Rouillan, alors en prison. On sent cette solidarité entière et spontanée, bien que parfois gênée par des divergences fondamentales quant aux principes d'Action directe. Cette réserve tenue ici pour hors-sujet, Protestation témoigne avant tout d'une déception à l'égard de la pensée situationniste et de ses «promesses de jeunesse non tenues ». Lutanie vise essentiellement - parfois à travers quelques autres de ses adeptes - Debord, accusé, sinon de jalousie envers une radicalité dont il était bien incapable, quoiqu'il la réclamât, du moins de mauvaise foi dans son affiliation de la manipulation du groupe par l'État. En multipliant les palinodies et les rétropédalages théoriques, en jetant le discrédit sur toute forme d'action directe pour mieux légitimer son inaction discrète, on passe très vite du Tout ou Rien au rien du tout. En lecteur attentif des textes situationnistes, Lutanie estimait que si, de la part du groupe et en raison de ses principes, ne pas défendre Action directe était une lâcheté, l'accabler était une trahison, trahison d'autant plus perfide et policière qu'au moment où la critique situationniste se fait le plus sentir, les membres d'AD étaient poursuivis et allaient être bientôt arrêtés.
 
Debord ne sut jamais qui était l'auteur du pamphlet mais il en est fait plusieurs fois mention dans sa correspondance, en des termes parfois violents, preuve qu'il en a été vivement ébranlé.
 
Ce texte est un des premiers à annoncer le virement qui s'opère imperceptiblement, à l'aube des années 1980, dans le discours des intellectuels réputés les plus subversifs. Il annonce la fin d'une époque largement acquise au romantisme de l'action violente, observe avec lucidité le renoncement aux idéaux définis au cours de la décennie précédente et, plus encore, critique la dénonciation, par ceux-là même qui les avaient énoncés, de toute tentative de réalisation de ces idéaux.

Mais l'ouvrage est d'abord, on l'a compris, circonstanciel. Sa réédition est un hommage à Jean-Claude Lutanie, et marque la naissance des Éditions du même nom. Il nous a semblé d'autre part que la récente parution du sixième tome de la correspondance de (Guy Debord, dans lequel le texte est plusieurs fois mentionné, avait pu attiser la curiosité de quelques-uns de ses lecteurs, destinée, sans cette réédition, A demeurer insatisfaite. Enfin, par delà cet aspect historique, le propos du texte lui-même est, à certains égards, toujours de saison: «Il y avait pour objectif pratique et amical souci de contribuer à faire sortir des gens de prison », écrit Lutanie dans ses notes A propos de Protestation. Or, quelques décennies plus tard, Jean-Marc Rouillan et d'autres membres d'Action directe y sont toujours et n'y seraient peut-être plus si de plus nombreuses voix s'étaient élevées, sinon contre leur incarcération, du moins contre la durée de celle-ci et la scandaleuse annulation, en octobre 2008, du régime de semi-liberté dont Rouillan à quelque temps bénéficié. Mais, sans compter sur d'ardents défenseurs en cette époque de peu de causes, on peut déplorer, de même que l'auteur à l'époque, tant de fervents détracteurs parmi les gens qui pensent et qui lisent en frémissant des histoires de beaux assassinats et de prisons ouvertes.


Les éditeurs, décembre 2010"


Protestation devant les libertaires du présent et du futur sur les capitulations de 1980 a paru en 1981 sans autre nom d’auteur que le terme d’«Incontrôlé», sans mention d’éditeur, imprimé sur du papier volé.


Editions Lutanie Editions 2011 - ISBN : 978-2-918685-00-5
 
Note Botanica une critique féroce et valable du "sanguinettisme" et de l'ouvrage Du terrorisme et de l’État pertinente dans de nombreux aspects car elle vise juste, peut-être moins finalement avec le recul ....historique.
















mercredi 10 août 2016

Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction/ Jean-Marie Guyau

Par sa modestie même - seulement une "Esquisse" -, annonce Jean-Marie Guyau - le titre dit tout. Le recours à la préposition privative "sans" coupe d'un seul tranchant la morale de ce à quoi l'associe la pensée héritée, à savoir l'obligation et la sanction. Aussi l'ouvrage de Guyau fut-il salué par la critique de son temps "comme une des plus grandes oeuvres de l'humanité". J.-M. Guyau mène le combat sur deux fronts : contre le dogmatisme moral de Kant d'une part, contre les morales utilitaristes de l'autre.

Cette nouvelle édition ne sépare pas le texte de l'Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction de sa réception. C'est pourquoi elle contient l'intégralité des "Notes" que Nietzsche a consacrées à l'ouvrage de Guyau, ainsi que le chapitre XIII de l'Ethique de Kropotkine qui porte sur l'Esquisse...

Jordi Riba présente la biographie dans Vie d'un philosophe "français", met en valeur la portée politique de son oeuvre dans la préface : Anomie et solidarité : les mots du politique chez Jean-Marie Guyau et dans la postface : Entre Nietzsche et Kropotkine, il s'interroge : comment situer J.-M. Guyau, entre ses deux illustres commentateurs ? Une intervention de Louis Janover, de tonalité polémique, A propos de Jean-Marie Guyau, met en garde le lecteur contemporain contre les ravages exercés par l'ainsi nommée contre-histoire de la philosophie (Michel Onfray).

Au-delà des repères idéologiques, une question philosophique demeure. La vie que J.-M. Guyau identifie à l'expansion de l'être et à la fécondité peut-elle constituer le principe de la morale ? La vie, le conatus de la vie, la persévérance dans l'être ne sont-ils pas le siège du neutre ? Or, la morale ne requiert-elle pas la déneutralisation, c'est-à-dire, selon les termes d'Emmanuel Levinas, "la percée de l'humain à travers le vivant", le dépassement de l'effort animal de la vie dans l'humain et par l'humain ? Il n'empêche que le livre toujours aussi vivant de J.-M. Guyau a la vertu de détruire ce que l'anthropologue Marshall Sahlins appelle "l'illusion occidentale" de la malignité de la nature humaine.

En ce sens, il demeure plus que jamais un précieux appel à l'émancipation.


Payot / Critique de la politique. 336p.

lundi 8 août 2016

Les primitifs de la révolte dans l'Europe moderne / Eric J. Hobsbawm

Hors-la loi des Carpates ou de Sicile, mouvements millénaristes de paysans de Toscane ou de Sicile, organisations parallèles comme la Mafia, sectes ouvrières anglaises, sociétés secrètes comme les Carbonari ou les Blanquistes : ce livre parvient à montrer ce qui unifie ces diverses figures de la révolte, apparemment disparates. 

À l’aube de la société industrielle s’esquissent des formes de protestation qui se nourrissent de visions utopiques ou de radicalismes religieux qui mettent à mal les schémas classiques du progressisme politique. 

Ces révoltes sont celles de marginaux du système qui récusent le monde qui vient comme le monde qu’ils quittent, témoignant ainsi de l’obstination, qui n’a rien perdu de son actualité, avec laquelle des hommes et des femmes veulent inventer un autre avenir.

Hachette Pluriel poche. 320pages

mercredi 6 juillet 2016

RACISME ET ALIÉNATION / Joseph GABEL



RACISME ET ALIÉNATION
 Exposé au Congrès Mondial de Sociologie de Mexico (1982).

« Le drame de l'aliénation est dialectique. »
(H. LEFEBVRE)
 
Le racisme nous intéresse uniquement dans ses relations avec le problème de l'aliénation et celui, connexe, de la fausse conscience. Ce que nous avons en vue ici c'est une critique du racisme en tant qu'idéologie, autrement dit, une critique idéologique du racisme, critique qui ressortit à la philosophie de la conscience (Bewusstseinsphilosophie). La critique scienti­fique (biologique) des théories de l'inégalité raciale se situe en dehors des cadres de cet exposé; il en est de même des problèmes pratiques que pose le combat quotidien contre cette aberration. Il nous semble cependant qu'en liant le problème du racisme à celui de l'aliénation, on facilite la recherche d'une définition précise du phénomène raciste, préalable indispensable à la lutte anti-raciste. Il n'y a pas de bonne thérapeutique sans diagnostic précis. La recherche d'une telle définition constitue à la fois une nécessité et une difficulté qui peut paraître insurmontable. Ce n'est pas sans raison que l'Encyclopaedia Universalis constate qu'il « n'est pas aisé de donner du racisme une définition qui fasse l'unanimité. C'est pour le moins étonnant à propos d'un sujet abordé tant de fois et de tant de manières » (1a).
En effet si le racisme est une idéologie, le concept de racisme est devenu lui-même un concept idéologique (concept polémique). Par le terme de « concept idéologique » nous entendons des formes de cristallisation de fausses identifi­cations égocentriques, dans le genre de « judéo-bolchevisme » ou « hitléro-trotskisme ». La présence de tels concepts dans le discours politique est symptomatique d'une distorsion égocentrique de la pensée. Dès lors qu'un système privilégié — une ethnie, un parti ou un pays — est érigé au rang de centre logique de l'univers politique, les adversaires de ce système deviennent de ce fait virtuellement identiques entre eux : pour un nazi, tous les Juifs étaient au moins potentiellement, des communistes, tous les communistes se trouvaient plus ou moins consciemment au service des « intérêts juifs ». Cette « fausse identification », analogon logique de la technique de l'amalgame, constitue une structure fondamentale du discours idéologique, de l'aliénation politique et même de l'aliénation tout court. Il m'a toujours semblé que l'importance du facteur égocentrique dans les mécanismes de l'aliénation politique n'a pas été toujours appréciée à sa juste valeur par les sociologues du phénomène idéologique, qui n'ont pas peut-être tiré de la psychologie de l'enfance de Piaget tout le profit qu'ils auraient pu en tirer. La pensée partisane est en effet normalement égocentrique ; le militant se met rarement à la place de l'adversaire. L'ontologisation inconsciente des struc­tures de cet « égocentrisme normal » est au moins partiel­lement responsable des phénomènes de distorsion idéologique et d'aliénation politique. Anticipant sur des développements ultérieurs, il y a lieu de souligner dès maintenant que le racisme est aussi une forme extrême d'égocentrisme collectif et doit être étudié comme tel.
Or, il se trouve que depuis quelques décennies le concept de racisme a subi un processus d'idéologisation (égocentrisation) de cet ordre : qu'il suffise de rappeler, parmi tant d'autres exemples récents, l'accusation de racisme formulée contre l'Etat d'Israël par les instances internationales. Exemple qui est d'ailleurs loin d'être unique : n'a-t-on pas lu sous des signatures sérieuses des expressions comme « racisme anti-jeune », « racisme anti-communiste » ou « racisme anti-femmes ». Ces pseudo-racismes foisonnent dans le discours politique quotidien. Ils menacent de faire irruption dans celui de la science sociale, rendant ainsi illusoire toute approche scientifique sérieuse du problème.
La définition suggérée est fondée sur quatre critères. Le racisme se caractérise par :
a)  La généralisation abusive (unwarranted extrapolation de Whitehead) : « tous les juifs (ou Noirs, ou Arabes) sont... ».
b)   L'idée d'une supériorité biologique de certaines ethnies.
c)  Le postulat que cette supériorité confère aux ethnies en question des droits spécifiques (principe de la dissy­métrie des droits).
d)  L'existence d'une dégradation de la rationalité qui sous-tend le racisme. L'Ecole de Francfort parle d'une « éclipse de la raison ». Compte tenu de l'importance du facteur « réification » dans le racisme, il est loisible de substituer à ce terme celui de « fausse conscience raciste ».
Les points (a), (b) et (c) vont de soi et n'appellent nul commentaire. Le point (d), qui cristallise en somme l'apport marxiste au problème, est seul à appeler une justification. Une définition se justifie par son utilité. Nous essayerons donc de montrer que l'introduction de cette notion marxiste constitue le meilleur moyen — et peut-être le seul — de remédier au parasitage du concept de racisme par des pseudo-concepts polémiques qui font barrage à toute analyse critique objective. Nous essayerons de montrer en outre que la critique marxiste des idéologies, élaborée à une époque qui n'a connu du racisme qu'une timide ébauche, peut encore, à l'époque des génocides, constituer un instrument de choix du combat antiraciste. Dans cet ordre d'idées, il est permis de dire — paraphrasant un mot célèbre du pape Pie XI — qu'en tant qu'anti-racistes nous sommes tous plus ou moins des marxistes.
Nous essayerons de montrer enfin que le racisme étant essentiellement une perception anti-dialectique, anti-historiciste et réifiante du minoritaire ethnique, la critique du racisme doit, pour être efficace, se fonder sur une conception dialectique et historiciste. Il ne s'agit donc pas d'affirmer — comme cela a été fait maintes fois — que le socialisme une fois instauré supprimera tous les problèmes, celui de la coexistence des ethnies entre autres. C’est possible, sans être prouvé ; en tout cas, c'est là une autre question. On peut affirmer par contre, que le marxisme, doctrine dialectique et historiciste, s'oppose irréductiblement au racisme, idéologie réifiée et anti-historiciste. Il en est de même du durkheimisme en tant que sociologisme.
La référence principale de cette étude est le marxisme du jeune Lukács dont la réification et la fausse conscience constituent, chacun le sait, l'expérience centrale. Werner Stark a caractérisé le marxisme comme « un faisceau de théories ». Plusieurs clivages légitimes peuvent être pratiqués dans ce faisceau ; celui qui oppose marxisme scolastique à marxisme ouvert en est, sans doute, le plus important (2b). Robert Meigniez a opposé il y a assez longtemps déjà le matérialisme « dialectique » à la dialectique « matérialiste »[1], terminologie à retenir car la dialectique, « méthode critique et révolution­naire » (Marx) est trop souvent de pure forme chez les tenants de la première tendance ; quant à ceux de la seconde, leur tiédeur en matière de matérialisme a été souvent critiquée, notamment dans le débat qui eut lieu vers 1950 autour du « cas Lukács ». Le marxisme de l'École d'Althusser — un marxisme anti-humaniste et anti-historiciste — constitue, à notre sens, l'élaboration théorique la plus conséquente de la première tendance, l'École de Lukács, celle de la seconde. Compte tenu du nombre important de théoriciens d'origine hongroise parmi les représentants de cette dernière et pour d'autres raisons relevant de la sociologie de la connaissance, nous avons suggéré de l'appeler « hungaro-marxisme ». Le terme « lukacsisme » suffit en pratique, à condition de ne pas y englober exclusivement des disciples, même indépen­dants, de Lukács, comme le regretté Lucien Goldmann, mais tous ceux qui ont subi par voie directe ou indirecte cette influence puissante comme Karl Korsch, Karl Mannheim, Henri Lefebvre, Léo Kofler, certains membres du groupe Arguments, comme Kostas Axelos, François Châtelet ou Georges Lapassade. Ainsi défini, le « lukacsisme » apparaît comme un ensemble cohérent caractérisé par la corrélativité remarquable de ses grands thèmes. Ces thèmes sont : la critique dialectique et historiciste de la réification dans Histoire et Conscience de Classe, le problème de la fausse conscience, l'historicisme et la théorie critique de l'idéologie et de l'utopie dans l'oeuvre de Mannheim [2]
 Goldmann, l'un des premiers à introduire en France le concept lukacsien de réification, considère les termes « réi­fication » et « aliénation » commme des synonymes ; il en tire la conclusion logique en renonçant pratiquement à l'utilisation du second. Pour des raisons qu'il mous est impossible d'exposer ici [3], nous ne saurions partager. Intégralement ce point de vue qui n'en est pas moins significatif. Il s'agit en effet dans les deux cas de l'objectivation illusoire de données subjectives, individuelles ou collectives, autrement dit, de « naturalisation » des faits sociaux.
De son côté, le phénomène de la fausse conscience est, dans l'esprit des lukacsiens, inséparable d'une perception réifiée, dédialectisante et anti-historiciste des faits sociaux. Selon l'expression de Werner Stark, « la réification réside essentiellement dans l'affirmation que la pensée bourgeoise tend à penser en termes chosistes; des données qui devraient être pensées en termes de relations sociales et en termes de stabilité... plutôt qu'en termes de mouvement... La vie est comme gelée, coulée dans un motile rigide et froid alors que la réalité humaine est vivante et historique... La réification est un piège inhérent à toutes les formes de pensée visant la réalité humaine et historique ; il importe de l'éviter si l'on veut échapper au danger de fausse conscience concernant ces secteurs de l'existence. Entre ces considérations bergsoniennes et la position marxiste, l'écart est moins iimportant qu'on ne serait tenté de le croire de prime abord »
En effet le bergsonisme, volontiers considéré en France comme une philosophie « réactionnaire », a été perçu en Hongrie comme une pensée dialectique et désaliénante ; il a exercé une influence discrète mais indéniable sur la genèse d'Histoire et Conscience de Classe.
Quant au « marxiste bourgeois » Mannheim (né à Buda­pest en 1893), les liens de sa pensée avec celle de Lukács sont assez voyants pour que son originalité même pût être mise en cause, à tort au demeurant. Mannheim s'est attaqué au problème de l'idéologie dans une optique résolument dialectique et historiciste. Son ambition semble avoir été de passer de la politique partisane à la politique scientifique (Politik als Wissenschaft) tout en conservant à cette dernière l'acquis des techniques de démarquage utilisées dans la première.
Trois plans de clivage sont introduits par Mannheim dans l'idéologie; pour simplifier, nous nous bornerons à mentionner simplement la distinction assez stérile qu'il établit entre concept évaluatif et concept non évaluatif. Un premier plan de clivage sépare le concept particulier de l'idéologie, résultat d'une mystification volontaire et intéressée, de son concept total impliquant une néo-structuration « liée à l'être » (Seinsgebunden) des bases logiques de la pensée. Sa distinction entre le concept spécial et le concept général de l'idéologie s'inscrit dans un registre un peu différent ; le concept spécial correspond à un point de vue polémique dans l'optique duquel le point de vue propre occupe par définition une position privilégiée (et cesse en réalité d'être considérée comme idéologique), alors que le concept général traduit un point de vue gnoséo-sociologique, réfractaire par principe à tout postulat de système privilégié. Entre les deux façons de voir, l'incompatibilité est patente ; la première sanctifie le postulat égocentrique-manichéen de la pensée partisane, la seconde consacre son rejet. Utiliser le concept à la fois total et général de l'idéologie signifie donc que l'on considère la mystification consciente (le « mensonge politique ») comme secondaire par rapport aux modifications structurelles de la pensée et que l'on renonce en même temps à toute prétention de représenter soi-même un secteur privilégié, autrement dit, que l'on se refuse à la séduction égocentrique et manichéenne.
Dans différentes publications consacrées à Mannheim (7c), j'ai cru pouvoir simplifier cette typologie en distinguant le concept polémique de l'idéologie avec comme corollaire l'ac­ cusation de mensonge et de mauvaise foi, de son concept structurel, corollaire de fausse conscience par suite de l'ontologisation (Verabsolutierung) inconsciente d'une perspective par­tielle [4] . F. Châtelet et J. Lacroix ont souligné le caractère réifiant de l'idéologie [5]  ; la même constatation a été faite par J.M. Domenach au sujet du mensonge politique (8d). Cette dimension réifiante de l'idéologie est instrument à la fois de résistance au changement et de justification de l'état des choses donné.
Le lukacsisme, au sens large du terme, se présente alors comme un ensemble remarquablement cohérent dans les cadres duquel la réification, l'aliénation, la dédialectisation, l'anti-historicisme, l'idéologisation et l'émergence de la fausse conscience ne sont guère que les diverses facettes d'un processus fondamental unique. Or, il apparaît que la plupart des éléments qui caractérisent cet ensemble cohérent, se retrouvent dans l'idéologie raciste. Dans cet ordre d'idées, il est permis de constater que l'idéologie raciste est l'idéologie type ; quant à la conscience raciste, elle fait figure de véritable « type idéal » spontané de la conscience fausse.
Le racisme comme idéologie réifiée
Cet aspect de la question sera élucidé par la convergence de trois points de vue: celui de Lukács dans La Destruction de la Raison (9e), celui de l'enquête d'Adorno (10f) , et celui plus récent de Colette Guillaumin (11g). Rappelons que l'un des traits caractéristiques de l'univers réifié est la « naturalisation » des faits sociaux, autrement dit, l'effacement des limites entre Nature et Culture. Le mot souvent cité d'un nazi : « quand j'entends le mot culture, je sors mon revolver » est peut-être plus riche de signification que ne l'imaginait son auteur.
Le point de vue de G. Lukács
La non-différenciation entre Nature et Culture est l'un des leitmotive de ce darwinisme social auquel Lukács a consacré un des chapitres de son ouvrage La Destruction de la Raison. Ce chapitre, il faut le lire un peu entre les lignes. Lukács en effet évite soigneusement le mot « réification ». Sa situation politico-idéologique est délicate en 1955 et la condam­nation d'Histoire et Conscience de Classe (à laquelle il a dû s'associer) encore récente. Mais si le mot est absent, l'idée y est et, dans l'ensemble, la démarche de Lukács dans ce chapitre, reste assez proche de celle d'Histoire et Conscience de Classe.
Les origines du darwinisme social — et partant, celles de l'idéologie raciste — remontent en Allemagne à l'époque wilhelminienne. C'est en effet un biologiste de cette époque, A. Weismann, qui a émis la théorie de la dualité des lignées germinale et somatique. La lignée germinale transmettant tout le patrimoine héréditaire sans subir l'influence de la lignée somatique, il ne saurait y avoir hérédité des caractères acquis au cours de l'existence. La seule source de perfec­tionnement de l'espèce est la concurrence vitale et l'élimination des faibles et des non-adaptés. Dans l'œuvre scientifique de ce biologiste, mort en 1914, nous retrouvons ainsi la justi­fication anticipée de nombreuses mesures qui marqueront le passage du racisme allemand au pouvoir, notamment de la plus révoltante de toutes : le meurtre prémédité des malades mentaux. Cependant, Weismann n'était pas personnellement raciste et son œuvre proprement scientifique — bien que dépassée — mérite quelque respect.
Transposé sur le terrain sociologique sous le nom de darwinisme social, cette théorie donnera naissance à une série d'ouvrages de valeur douteuse ou nulle mais intéressants pour l'historien des idées en tant qu'une des racines idéologiques du racisme. L'idée centrale est partout la même : la sélection, c'est-à-dire l'élimination des faibles, étant le seul moteur de l'évolution, sa suppression dans les cadres de ce que l'on appellera plus tard le Welfare State provoquerait des phéno­mènes de dégénérescence. Gumplovicz et son disciple G. Ratzenhofer considèrent la lutte des races (Rassenkampf) comme le véritable moteur de l'histoire. Otto Ammon, auteur d'un ouvrage sur les bases naturelles de l'ordre social (12h) préconise une fiscalité favorable aux riches et fait l'apologie de la guerre comme facteur propre à favoriser la sélection naturelle. Tous ces écrits tombés dans un oubli mérité ont été pieusement déterrés par les Nazis [6] lors de leur passage au pouvoir. Il ne faut pas croire cependant que ce darwinisme social relève exclusivement de l'histoire idéologique. Lors des élections américaines de 1964 (!), le candidat conservateur B. Goldwater a présenté un programme social très proche des idées de cette école. Il a été battu mais il a eu tout de même 35 % des voix. Sans se servir de ce terme, tabou en 1955, Lukács a très clairement montré le caractère réifié et anti-historiciste de ce proto-racisme : « Gumplowicz... — et avec encore plus de force son disciple Ratzenhofer — ont pour point de départ le postulat de l'identité absolue et de l'indifférenciation qualitative des processus naturels et des pro­cessus sociaux... Avec cette méthode soi-disant scientifique, le darwinisme social supprime l'Histoire » (13i)
L'enquête d'Adorno
Paru il y vingt-cinq ans, The Authoritarian Personaliy reste un classique de la recherche expérimentale sur le racisme.
Lukács a posé le problème des origines du racisme sur le plan de l'histoire des idées. Il montre l'existence d'une certaine continuité allant du darwinisme orthodoxe (Weissmanisme) au racisme nazi en passant par le darwinisme social. Le dénominateur commun de ces différentes tendances est la négation de l'autonomie de l'Histoire humaine, absorbée par la sphère biologique.
Adorno envisage la question dans une optique plus psychologique. L'historien des idées cherche à établir une continuité entre certáines idéologies de la fin du XIXe siècle et le racisme du XXe siècle. Le psychologue social pose deux questions :
a)    Pourquoi la classe bourgeoise allemande a-t-elle opté pour l'idéologie nazie ?
b)  Pourquoi certains allemands petits-bourgeois, lum-penprolétaires, voire prolétaires authentiques, s'y sont montrés réceptifs. Le marxisme traditionnel n'offre de réponse qu'à la première interrogation et c'est là une sérieuse lacune.
Wilhelm Reich s'est posé la même question, mais pour donner une réponse différente, réponse qui, on le sait, fait appel au rôle médiateur de la répression sexuelle. On peut dire, en simplifiant, que la misère matérielle pousse à la révolte, alors que la misère sexuelle serait facteur de confor­misme. D'où l'importance de la lutte contre les tabous sexuels dans la lutte anti-idéologique.
A ce même problème (le mécanisme d'acceptation), Adorno offre une réponse expérimentale qui corrobore les idées de Reich. Un questionnaire permet d'évaluer le degré de réceptivité à l'ethnocentrisme du sujet et de distinguer entre high scorers (réceptifs) et low scorers (non-réceptifs). Une combinaison de méthodes statistiques et cliniques permet ensuite de dresser le portrait-robot du futur raciste.
Portrait intéressant, précisément parce que l'on y retrouve, à l'échelle individuelle, certains caractères essentiels de l'idéologie, fait social. L'enquête d'Adorno établit ainsi une continuité entre le niveau psychologique et le niveau socio­logique dans l'étude des idéologies.
Aussi, les high scorers manifestent une certaine résistance à l'égard de la sexualité comprise comme un dialogue entre partenaires égaux ; ils tendent en revanche à y voir un instrument d'ascension sociale. Ils ont aussi un idéal féminin manichéen et désexualisé « pure versus bad women » [7] . Ils sont peu féministes et professent parfois une conception sportive » de la vie sexuelle considérée sous l'angle de « victoires » ou de « défaites ».
Tout ceci renvoie aux idées de W. Reich et aussi à celles d'Igor A. Caruso. La correspondance de ces diverses doctrines est cependant loin d'être simple [8].
Un autre trait très « idéologique » du « high scorer » est ce que Rozenzweig désigne du terme d'« extrapunitiveness » ; une tendance à chercher des boucs émissaires au lieu d'assumer la responsabilité de ses échecs.
Non moins caractéristique est la perception différente de l'image de son enfance et du présent (the contrasting picture of childhood and present). L'ethnocentriste utilise son passé comme un écran de projection pour les traits non assumés de la personnalité adulte (« ... high scoring subjects seem to use their childhood as a projection screen for traits now considered as undesirable »). Ceci implique un sentiment de discontinuité entre passé et présent, alors que le non-ethnocentriste (« low scorer ») assume au contraire son enfance et perçoit une continuité entre passé et présent.
Tout cela est caractéristique à souhait. On connaît le mot de Marx dans l'Idéologie allemande : « l'idéologie est une abstraction ou une distorsion de l'Histoire ». Il est frappant de retrouver cette abstraction ou distorsion de l'Histoire à l'échelle individuelle chez le futur raciste. En somme sa perception de la vie humaine est à la fois anti-historiciste puisqu'il entrevoit une « coupure » entre passé et présent et anti-dialectique puisque les différentes étapes  de la vie ne sont pas organisées en totalité. Quant au phénomène de l' « extrapunitiveness » — autrement dit, la recherche du bouc émissaire — c'est là une dimension trop classique du compor­tement idéologique en général, pour qu'il soit nécessaire d'insister.
Faut-il admettre alors que l'idéologisation soit un pro­cessus psychologique qui se généralise par voie d'imitation un peu dans l'esprit des théories de Tarde ? Ce serait vite dit. Il s'agit là à notre sens d'un processus social de réification et de dédialectisation qui « coopte » ses partisans essentiel­lement parmi des personnes chez qui cette réification préexiste au niveau psychologique.
Le point de vue de Colette Guillaumin
Selon C. Guillaumin, « la saisie de la race est actuellement soumise à une saisie spatialisante profondément hétérogène à la perception du temps. Nous sommes en face d'une organisation synchronique contraire à l'ancienne diachronie » (14j). Rappelons que dans l'univers de la réification, l'espace géométrique prévaut sur la durée concrète. Le monde propre du racisme serait donc un monde « anti-bergsonien ». Constatation importante car elle renvoie au phénomène de dédialectisation caractéristique des idéologies en général.
Lorsqu'on disait autrefois « un tel est de bonne race », cela visait à situer le sujet dans une continuité historique. Quand on parle aujourd'hui de « race supérieure » ou « infé­rieure », on vise, au contraire, à isoler le jugement de valeur de son contexte historique. Ce n'est pas la même démarche et on peut se demander si la première ressortit véritablement au racisme proprement dit.
C.Guillaumin compare enfin la définition de plusieurs concepts dans un dictionnaire de la fin du XVIII siècle (le « Wailly ») et le Robert (Édition de 1953). Là encore elle aboutit à une conclusion significative : l'évolution sémantique accuse un net infléchissement du socio-historique vers le biologique. Ainsi le terme « race » renvoie à une lignée juridique dans le premier de ces ouvrages, et à une continuité charnelle dans le second. Le même infléchissement est noté pour des termes comme « Juif », « Arabe », « Nègre », « Jaune », « Noble » etc. Le terme « Nègre » désigne un esclave noir dans le dictionnaire du XVIII siècle et un « homme de race noire... employé autrefois dans certains pays chauds comme esclave » dans le Robert. Ét C. Guillaumin de conclure « la boucle est bouclée, désormais le racial domine le social ». Le racial domine désormais le social ! Le mot « désormais » est dans ce contexte porteur d'une signification redoutable. Visiblement, sur le plan idéologique au moins, Hitler n'a pas entièrement perdu sa guerre.
La convergence de ces trois points de vue met en valeur l'importance de la réification dans l'idéologie raciste : la perception raciste de la minorité discriminée est une perception réifiante, homogénéisante et dépersonnalisante (15k). Cette mino­rité est perçue, par le raciste, comme une masse indifférenciée composée d'atomes interchangeables, un peu au sens de la « solidarité mécanique » de Durkheim. Perception qui est d'ailleurs à la fois condition et conséquence de cette « unwar-ranted extrapolation » que nous avons signalée plus haut comme l'un des critères discriminatoires du racisme authen­ tique. Quant à la personnalité du futur — et de l'actuel — raciste, elle apparaît à la lumière de l'enquête d'Adorno comme une personnalité schizoïde, ce qui nous situe d'emblée dans la problématique de l'aliénation.
Le racisme comme phénomène projectif
La catégorie de la projection est d'importance capitale en psychopathologie. Selon la définition de Laplanche et Pontalis, la projection est « dans le sens proprement psychanalytique, une opération par laquelle le sujet expulse de soi et localise dans l'autre, personne ou chose, des qualités, des sentiments, des désirs, voire des "objets" qu'il méconnaît ou refuse en lui. Il s'agit là d'une défense d'origine archaïque qui se trouve à l'oeuvre dans la paranoïa particulièrement mais aussi dans des modes de pensée "normaux" comme la superstition » (16l)
Signalons ici, pour souligner la cohérence de notre inter­prétation, que la réification est de son côté un phénomène de projection d'un genre particulier : l'homme de l'univers réifié projette dans la Nature des phénomènes d'origine socio-historique.
Ce n'est donc nullement un hasard si l'atteinte schizo­phrénique (paranoïde) se caractérise à la fois par la réification (rationalisme morbide) et la projection (phénomène halluci­natoire).
Le discours idéologique est généralement de structure projective, conséquence inévitable de son « égocentrisme nor­mal ». Le type du comportement idéologique est celui du voleur qui crie au voleur : on prépare la guerre et on accuse l'adversaire de la préparer ; on accuse de racisme une minorité discriminée pour des raisons raciales, etc. L'un des signes distinctifs de l'attitude raciste est ce que l'on pourrait appeler la conduite de type « le meunier, son fils et l'âne ». Le raciste fait grief d'un comportement mais aussi du comportement opposé : il pénalise les défauts mais aussi les qualités de la minorité visée. Pour le raciste, le Juif riche est un exploiteur mais le Juif pauvre est un parasite. Autrement dit, le jugement de culpabilité est antérieur à l'expérience, il la façonne au lieu d'en dépendre. C'est là un critère important ; un signe « pathognomonique », comme on dit en médecine, et qui existe — au moins sous la forme d'une ébauche — dans toutes les formes de racisme. Le caractère projectif et partant « autiste » (17m) de la conscience raciste renvoie à la nature réifiée et idéologique du racisme. Il explique aussi la para­doxale polyvalence de ce préjugé : le raciste anti-Juif est souvent aussi raciste anti-Arabe, sans trop se préoccuper des relations un peu tourmentées qu'entretiennent dans le monde ces deux ethnies. C'est que le raciste ne s'intéresse pas réellement à son adversaire, il est enfermé en lui-même et sa sensibilité se réduit en fin de compte à l'agacement que produit chez lui la différence. Une forme d'agressivité qui ne vise qu'une seule cible (sentiment anti-allemand chez les Français d'autrefois, anti-américanisme aujourd'hui) n'est pas du véritable racisme ou, à tout le moins, n'en représente pas une forme pure.
Racisme et fausse conscience
Chez Lukács, de même que chez les auteurs proches de ses idées, les concepts d'idéologie, de réification et de fausse conscience sont corollaires. L'idéologie est réifiante, nous dit François Châtelet car « ... elle tend à faire durer l'état de choses données. Dès lors, elle invente des concepts grâce auxquels cet état de chose doit pouvoir être légitimé. L'opé­ration de légitimation se passe dans la plupart des cas de la manière suivante : on tend à prouver que l'état social actuel correspond bien à la nature, à la vocation, au destin de l'humanité et que cet état de chose réalise pleinement ce qui a toujours été souhaité ». (18m) La réification idéologique assume ainsi une fonction double : résistance au changement et justification de l'état social actuel ; c'est une source de bonne conscience sociale. Une théorie économique réifiée qui explique la périodicité des crises économiques par celle de l'apparition des taches solaires, est symptomatique à la fois d'une conscience fausse, puisqu'elle perçoit un fait social comme un phénomène de la Nature, et d'une intention idéologique dans la mesure où cette « naturalisation » de l'essence socio-économique des crises peut servir de justifi­cation à l'absence de toute politique sociale au début du système capitaliste en général, et dans l'Angleterre victorienne en particulier. (19n) En percevant l'existence de certaines iné­galités ethniques comme une fatalité inscrite dans la biologie, le racisme de son côté se confirme comme le type même de l'idéologie aliénante ; quant à sa fonction justificatrice, quelque peu estompée depuis la décolonisation, elle n'en demeure pas moins agissante dans certaines formes de l'exploitation de l'homme par l'homme.
L'Ecole de Francfort parle d'une « éclipse de la Raison » ; le terme de conscience fausse semble plus utile car il implique la composante réifiante de l'idéologie raciste. Le concept « éclipse de la raison » est trop général ; il peut renvoyer en psychopathologie à la débilité mentale au même titre qu'au délire paranoïde. En suggérant l'introduction du concept de « fausse conscience » dans la définition du racisme, nous soulignons qu'il ne s'agit pas là de faiblesse intellectuelle ou d'information insuffisante mais d'une distorsion de type déli­rant (schizophrénique) de la perception de l'altérité. J'attache une certaine importance à cette dernière précision sans laquelle tout conflit mettant aux prises des ethnies différentes (autre­ ment dit, la plupart des guerres non-civiles) pourrait être qualifié de raciste. C'est généralement l'adversaire qui est alors taxé de racisme : le raciste c'est l'autre. Le débat retombe alors au niveau du concept partiel et particulier de l'idéologie, pour employer la terminologie de Mannheim.
Depuis Max Weber il est classique de distinguer entre rationalité dirigée vers un but (Zweckrationalitaet) et rationalité dirigée vers une valeur (Wertrationalitaet). Ce qui caractérise le racisme dans toutes ses formes — mais le phénomène est particulièrement net dans le nazisme — c'est un déplacement d'accent de la première vers la deuxième ce qui fait que, même dans l'optique de ses propres buts, le racisme engendre souvent un comportement désadapté, une conduite d'échec. (20o) Cette prépondérance de la Wertrationalitaet sur la Zweckratio-nalitaet constitue d'ailleurs une dimension constante du comportement idéologique. Louis XIV en France, Ferdinand le Catholique et Philippe III en Éspagne, ont causé un tort considérable à l'économie de leur propre pays en chassant, pour des raisons idéologiques, Huguenots, Juifs et Arabes. Mais la Wertrationalitaet raciste se réfère à cette pseudo-valeur réifiée qu'est la « valeur » raciale, ce qui confirme l'existence de liens entre la question du racisme et celle de l'aliénation.
De tout cela, peut-on tirer des conséquences pratiques ? J'en vois deux, dont la première est assez banale mais mérite cependant d'être rappelée.
Nous avons vu que l'attitude raciste est une attitude autiste et projective [9]. Shakespeare a créé la figure de Shylock sans guère avoir rencontré de Juifs dans l'Angleterre élisabéthaine, judenrein depuis des siècles. On peut en dire autant de son contemporain Marlowe, auteur du , Juifs de Malte. Le raciste n'a pas besoin de connaître pour haïr.
Il y a donc lieu de favoriser les contacts inter-ethniques non pas comme source d'information — on ne combat pas un délire par l'information — mais comme psychothérapie de l'autisme projectif où s'enferme sans doute depuis l'enfance le raciste. La pratique du ramassage scolaire en vue de la coéducation interethnique (le « busing ») a été l'objet de résistance aux Etats-Unis et pas seulement de la part de la majorité blanche. C'est pourtant là le chemin du progrès.
Une autre conséquence moins évidente mais non moins importante : la nécessité d'une éducation dialectique et historiciste du public. Dans cet ordre d'idées on ne peut que regretter le déclin des études historiques dans l'enseignement secondaire.
Nous avons vu que l'attitude raciste est avant tout une attitude réifiante, dédialectisante, dépersonnalisante et anti-historiciste. Pour l'historien des idées, le racisme dérive du darwinisme social, « négateur de l'histoire » (Lukács). Pour le psychologue social, la conscience du raciste se caractérise par le manichéisme, par l'incapacité d'organiser en « bonne forme » le passé et le présent, par la recherche du bouc émissaire, par la perception « sérielle » dépersonnalisante et réifiante de la minorité discriminée et aussi par la society-blindness ; dans le racisme, « le racial domine le social » [10]. Il en résulte qu'un marxisme réellement dialectique et historiciste (une dialectique « matérialiste ») — ce dont le lukacsisme est le principal, mais pas forcément l'unique représentant — constitue un excellent instrument idéologique pour combattre le racisme au niveau de sa structure même. Mais il en résulte également que le marxisme scolastique, qui a plus ou moins ouvertement tourné le dos à la tradition historiciste et dia­lectique, est idéologiquement désarmé devant le racisme et ceci quelles que soient les convictions personnelles de ses représentants.
La dialectique a connu dans l'après-guerre une destinée singulière. Un philosophe célèbre (M. Merleau-Ponty) a donné à l'un de ses ouvrages le titre caractéristique : Les Aventures de la dialectique. Dans une existence aventureuse, il y a naturellement des hauts et des bas.
Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la dialec­tique se trouve en France au premier plan de la vie intellectuelle, ceci grâce à la convergence de deux facteurs : l'intérêt de l'Université pour la pensée de Hegel et l'impact du lukacsisme. Actuellement la philosophie dialectique se trouve indubitablement un peu en perte de vitesse. L'entrée en scène de l'École d'Althusser — véritable type idéal d'un matérialisme fort peu « dialectique » — constitue l'un des symptômes majeurs de cette évolution que son influence d'ailleurs contri­bue à renforcer. L'impasse historique où se trouve actuellement le monde — échec patent des économies socialistes, crise interminable du système libéral, dévalorisation de l'idéal tiers-mondialiste [11] — n'est guère propre à favoriser des options historicistes. De plus le discrédit suscité par certains évé­nements récents dans le monde socialiste a rejailli sur l'en­ semble de la doctrine marxiste sans en épargner la composante dialectique ; pour de nombreux écrivains et journalistes la dialectique n'est plus guère qu'une technique de l'absurde. Phénomène paradoxal car il y a longtemps que le marxisme d'État a tourné le dos à la dialectique.
Or la philosophie dialectique est par excellence la phi­losophie antiraciste. Le racisme est essentiellement hétérophobie qui pousse volontiers à l'extrême cet « esprit d'abstraction facteur de guerre » (et aussi facteur de haine) dont parle Gabriel Marcel (21p); or selon G. Gurvitch « ... la méthode dialectique nie toute abstraction qui ne tiendrait pas compte de son propre artifice et ne conduirait pas vers le concret... » (22q)  Enfin, le racisme est réifiant et anti-historiciste alors que la dialectique est déréifiante et historiciste.
Une éducation dialectique de l'opinion, même si elle ne concerne pas directement le problème de la discrimination ethnique, constitue donc, de par sa nature même, une bonne médication spécifique de l'idéologie raciste et même de l'alié­nation en général (23r)
Cette idée d'une « éducation dialectique de l'opinion » est de K. Mannheim. K.A. Wittfogel, marxiste de stricte obédience avant 1933, a classé Mannheim parmi les théoriciens bourgeois qui pillent l'arsenal intellectuel de l'ennemi de classe (24s). Et en effet son œuvre d'expression anglaise constitue une véritable leçon de choses dialectique à l'usage d'un public beaucoup moins rompu à cette forme de pensée que celui de Weimar, mais une leçon de choses dont le mot dialectique est banni pour être remplacé par des vocables anodins comme « wholeness » (à la place de totalité dialectique) ou encore « education for change ». Sous l'étiquette innocente de social awareness, il s'est offert le luxe de présenter à son public anglo-saxon toute une théorie dialectique de la fausse conscience politique rendue acceptable à la « bonne société » grâce à l'élimination de toute terminologie à consonance suspecte [12]. Il s'agit là d'un véritable travail de désaliénation préventive dont l'apparition quelques décennies plus tard de courants comme le maccarthysme ou le goldwatérisme consti­tue la justification rétrospective.
Sans vouloir nous engager sur le chemin dangereux des parallèles historiques (l'Histoire ne se répète pas), la situation idéologique actuelle du monde occidental n'est pas sans rappeler celle que Mannheim affrontait dans ses écrits d'ex­pression anglaise. Nous sommes entrés depuis quelques décen­nies dans une de ces Verhüllungsperioden dont parle P. Szende (25t) ; l'essor du racisme et le recul de la dialectique sont peut-être simplement deux facettes du même processus. La critique du racisme doit se fonder sur l'information et sur la dés­aliénation ; sans sous-estimer l'importance de la première, nous avons voulu au terme de cette analyse, souligner l'im­portance de la seconde. L'idéologie raciste est une forme d'aliénation — au sens à la fois clinique et sociologique de ce terme — il faut donc la « traiter » comme telle. Et le meilleur instrument de cette désaliénation nous semble être encore aujourd'hui cette dialectique si peu « matérialiste » qu'est le lukacsisme « épigone attardé d'un humanisme éculé... » Comme l'a dit, dans un moment d'humeur chagrine, le regretté Nicos Poulantzas.




[1] Robert MEIGNIEZ, « l'Univers de la Culpabilité — Réflexions sur les bases du stalinisme intellectuel en Europe », Psyché, Paris, avril 1952. Les guillemets sont de nous afin de souligner à quel point le matérialisme « dialectique » — par ex. celui d'un Roger Garaudy lors de sa période pré-islamique — était en réalité étranger à la dialectique. Cf. à propos de R. Garaudy le jugement de J.Y. CALVEZ, La Pensée de Karl Marx (Paris, 1954), « Ouvrage... qui expose un matérialisme marxiste dénué de tout élément dialectique » (p. 650, italiques de nous) ; ce jugement sans appel peut être extrapolé sur tout un secteur de la littérature marxiste de l'époque.
 
[2] Il est à noter qu'Althusser récuse toute critique de la réification comme « idéaliste ». Cf. Eléments d'autocritique (Paris, 1974), p. 36.
 
[3] La différenciation entre « réification » et « aliénation » revêt une signification particulière et assez ¡importante en psychopathologie, domaine qui était naturellement étranger à Goldmann
 
[4] Le mot Verabsolutierung est difficile à traduire ; le terme « ontologisation » est une traduction approximative. La Verabsolutie-rung d'une perspective partielle caractérise de façon très typique la logique du stalinisme.
 
[5] Cf. J. Lacroix, Le personnalisme comme anti-idéologie. Paris, P.U.F., 1972, p. 21, « L'idéologie est un système global d'interpré¬ tation du monde historico-politique. Puisqu'elle exprime et valorise une société ou un groupe à un moment et en un lieu déterminés, elle a un caractère historique certain. Mais elle est anhistorique en ce qu'elle idéalise un régime, une situation, et voudrait fixer définitivement pour l'éternité ce qu'elle exprime et interprète. Toute idéologie est réifiante : elle vise à faire durer un état de choses donné. En ce sens elle est anti-historique ». Cf. aussi F. CHÂTELET, Idéologie et Vérité (1962), cité plus loin. J. Lacroix perçoit surtout l'ambiguïté du phénomène idéologique, à la fois' reflet d'une situation historique donnée et négateur de l'historicité; personnellement, nous attachons plus d'importance au second aspect.
 
[6] Sauf bien entendu L. Gumplovicz, auteur d'un ouvrage sou¬ vent cité : Rassenkampf (la lutte des races) qui eut le mauvais goût d'être juif polonais !
 
[7] Le manichéisme est d'ailleurs une structure psychologique générale du « high-scorer » qui tend à percevoir l'Histoire comme une lutte des bons contre les méchants. Nous avons là une dangereuse convergence thématique avec le marxisme vulgaire.
 
[8] Igor A. Caruso a montré l'importance de la réification en pathologie sexuelle (cf. son article « La réification de la sexualité ». Paris, Psyché, 1952, et aussi les travaux de l'école de Daseinanalyse, et en particulier ceux de Medard Boss). Ceci vaut non seulement pour le fétichisme sexuel (où elle est évidente), mais également pour des formes mineures de comportement sexuel déviant comme par exemple certaines formes de donjuanisme ; ce sont des objets que l'on collectionne ; avec des êtres vivants on dialogue. Cette sexualité correspond assez exactement à celle du « high scorer » d'Adorno, qui perçoit d'ailleurs l'univers humain en général, et la minorité discriminée en particulier, de façon réifiée. En refoulant la sexualité normale, non réifiée — une sexualité de dialogue — le conservatisme politique défend indirectement la réification sociale. C'est en somme la thèse de Reich liée par la médiation d'Adorno au lukacsisme et intégrée de cette façon dans une théorie générale de l'aliénation
 
[9] La caricature raciste constitue une manifestation assez typique de cette tendance projective : le visage haineux du minoritaire caricaturé (que l'on songe aux caricatures de Léon Blum avant la guerre) reflète en réalité la psychologie haineuse du raciste.
 
[10] Le racisme étant à la fois un anti-historicisme et un anti-sociologisme (« society-blindness »), le sociologisme durkheimien est, lui aussi, structurellement opposé à l'idéologie raciste, au même titre que l'historicisme marxiste. Dans cet ordre d'idées, le regain d'intérêt actuel pour la pensée de Durkheim en France serait plutôt bon signe.
 
[11] L'un des symptômes les plus voyants de cette dégradation idéologique est sans doute la facilité avec laquelle l'Argentine a réussi à faire avaliser par un secteur important du Tiers-Monde, son aventure malouine de 1982. L'assimilation de cette entreprise au processus de décolonisation offre un exemple remarquable de fausse identification idéologique.
 
[12] Cf. Karl MANNHEIM, Diagnosis of our time, New York, 1944, p. 59-79 (Education, sociology and the problem of social awareness). Le but occulte de Mannheim semble avoir été d'historiciser et de dialectiser la conscience politique américaine. J'ai essayé de mettre en évidence ailleurs (Idéologies, Paris, Anthropos, 1974, p. 203-251) le caractère essentiellement anti-historiciste des « idéologies améri¬ caines » comme le maccarthysme ou le goldwatérisme.

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